Les cinéastes rêvent-ils de fantômes électriques ?

La tradition veut que le Président du Jury d’un festival rédige un court texte expliquant les choix du palmarès. Étant à la tête du Jury des Courts Métrages Internationaux, le romancier Maurice G. Dantec s’est prêté à l’exercice, mais a surpris tout le monde en écrivant une fiction en guise de discours. Prononcé par l’auteur le 27 juillet avant la projection du film de clôture, voici le texte dans son intégralité.

FANTASIA 2010 :

LES CINÉASTES RÊVENT-ILS DE FANTÔMES ÉLECTRIQUES ?

Qu’est ce qu’un genre ? demanda la machine à l’écrivain.

L’écrivain prit quelques secondes pour réfléchir et connecter son cerveau aux composants.

Un genre c’est une identité qui s’articule autour d’un chaos spécifique – répondit-il.

La machine eut une micro-seconde de silence puis demanda :

Cela signifie-t-il que tout film de genre est naturellement universel?

L’écrivain connaissait la réponse, mais on ne lui avait jamais posé la question.

Tout film de genre, ou toute littérature afférente qui parvient à son but, recréée le genre en son entier, en même temps qu’il s’y intègre, tout film de genre, ou toute littérature afférente, s’approprie le genre en question et invente son propre genre, il en fait une singularité. C’est précisément cela être universel.

La machine projeta un long extrait du Stalker de Tarkovski. L’écrivain se mit à marcher dans la Zone et termina par ces mots :

Le film de genre est la contre-littérature du cinéma, il se distingue tout autant du « film d’auteur » que du blockbuster hollywoodien, il tient le langage de l’imagination comme celui du réel, car les deux ne font qu’un.

Le Jury des Courts-Métrages Internationaux est parvenu à un choix qui semble illustrer cette évidence oubliée.

Réel et imagination ne forment pas des catégories antinomiques, les deux films que nous avons sélectionnés appartiennent chacun à un genre différent, et  pourtant chacun d’entre eux offre une vision singulière – donc universelle – de la complétude existant entre réel et imagination, et cette complétude est formée de ce qui, en fait, relève de l’Invisible.

Le Premier prix du Jury des Courts Métrages Internationaux est décerné au film

THE ADDER’S BITE.

De Firas Momani

Le film réussit à créer une ambiance cauchemardesque tout à fait fascinante par la juxtaposition de deux univers, deux niveaux de réalité, l’un ordinaire, l’autre mutant, intégrés dans le fond d’une simple piscine. À la fois déviant, abstrait et narratif, le film propose une véritable histoire au spectateur, mais comme s’il s’agissait d’un secret à percer à jour. La cohérence sens/forme est d’une rare intensité, avec des moments d’une grande beauté/monstruosité où les techniques de danse d’un Cunningham convolent avec la mobilité cyborg des Aliens de la Piscine.

La Mention Spéciale du Jury est décernée au film

HEAL.

De Ahmad Mian Adnan

À la fois touchant et maîtrisé, le film utilise le fantastique avec brio et simplicité. Conte aux réminiscences antiques projeté dans l’enfer anonyme des guerres modernes, il évite les pièges du genre, tout comme ceux de la moralisation politique. L’idée de l’innocence enfantine payant par réversibilité la faute des adultes déchaînés, par l’échange sacrificiel des stigmates, est une idée étrangement très chrétienne pour ce film magnifique venu d’un pays islamique..

- Maurice G. Dantec

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