« À ce moment, les yeux de l’auteur devinrent fixes.
En effet, il écrivait son dernier livre.
Il vivait son dernier livre.
Il avait l’éternité pour cela. »
- Jean Rollin
Un silence éternel vient de s’abattre sur cette plage où, quelques instants à peine, on pouvait entendre les complaintes d’un homme désespéré face à la disparition de sa douce. Dans ce cimetière immense, deux orphelines vampires mettent fin à leur danse macabre le temps d’une nuit. À Montréal, le soleil hivernal traverse la fenêtre de mon appartement, ses rayons se frappant sur un cadre protégeant cette photo tirée du Masque de la méduse, le tout dernier film de Jean Rollin. Il n’y en aura pas d’autres. Je le sais, j’ai appris la nouvelle de son décès hier soir.
C’est par Le frisson des vampires que j’ai découvert le cinéma de Jean Rollin. Ce film fut un choc pour l’adolescent en moi. Devant cette oeuvre inclassable sortie d’un autre monde, je n’avais aucun repère sur lequel me rabattre. Ce film provoqua en moi un étonnement immense à cause de son ton surréaliste, mais également un choc. Je savais désormais qu’il existait quelque part en France un artiste en marge des courants du cinéma contemporain ayant l’audace de bâtir au travers de ses films un imaginaire bien à lui et ce, sans tenir compte des propos souvent violents de ses pourfendeurs. Suivirent ensuite La vampire nue, Fascination, Les démoniaques, une série de films puissants d’une beauté troublante qui vinrent confirmer mes premières impressions.
Lorsque j’obtins le poste de programmateur au Festival Fantasia en 2007, une rumeur voulait que Jean Rollin entamait la post-production d’un long métrage testamentaire intitulé La nuit transfigurée. Aussitôt que mon ami Frédérick Durand, celui qui m’a fait découvrir l’œuvre de Rollin, me confirme la nouvelle, je prends contact avec le réalisateur pour l’inviter à soumettre son film. Directement sorti de la salle de montage et désormais intitulé La nuit des horloges, ce poème mélancolique servant de conclusion au cycle entamé par Le viol du vampire me séduit et je décide sans hésiter une seconde de le présenter à Fantasia. Jean Rollin exprime son désir d’accompagner la première à Montréal, ce que le comité du Festival accepte. L’idée de lui remettre un prix de carrière vient alors à Mitch Davis et moi, un projet qui divise cependant l’équipe en deux. Cela n’a rien d’étonnant, Rollin n’ayant jamais fait l’unanimité. Nous tenons le coup et réussissons finalement à convaincre nos collègues que le génie ainsi que le parcours incomparable du cinéaste mérite une reconnaissance.
La venue de Jean Rollin à Montréal avec sa conjointe Simone est un souvenir que je chérirai longtemps. En allant à sa rencontre, j’ai retrouvé l’homme extraordinaire avec qui je m’étais longtemps entretenu au téléphone. Généreux de sa personne, il avait apporté dans sa valise des copies de ses romans qu’il offrait à ses admirateurs sans ne rien demander en retour. Il partageait avec beaucoup d’émotions des anecdotes de ses nombreux tournages, des souvenirs bien souvent encore plus loufoques que ses propres films. (Pour tout ceux curieux de les connaître, je vous conseille de vive voix son autobiographie intitulée Moteurcoupez ! Mémoires d’un cinéaste singulier, un livre en cours de rédaction lors de son passage à Fantasia.)
Peut-être à cause de ses nombreux échecs passés, Jean était persuadé qu’il ne trouverait pas son public à Montréal. Avant la remise du prix, nous avions invité le fêté à un vin d’honneur dans un bar situé à côté de la salle de projection. Rongé par la nervosité, Jean ne cesse de me demander si des spectateurs assisteront à la petite cérémonie qui sera suivie d’une projection du Frisson des vampires, une ironie qui ne passera pas sous silence. Pour m’en assurer, je quitte les lieux pour la Salle J.A. De Sève où se trouve une longue file d’attente, comme il n’y en a qu’à Fantasia. Le guichetier m’informe alors qu’il n’y a plus un seul billet de disponible et que certains spectateurs devront même s’asseoir dans les escaliers ! Je reviens annoncer la nouvelle à Jean qui retrouve sa bonne humeur, du moins jusqu’à ce qu’il arrive à l’entrée du De Sève où il ne voit aucun spectateur. « Mais il n’y a personne ! » me dit-il en se retournant vers moi. « Ils sont à l’intérieur Jean ! Va voir ! » L’enthousiasme du public de Fantasia lui a rapidement donné confiance et il a su qu’il était à sa place. Au cours des années qui suivirent, Jean m’a maintes fois répété à quel point il avait apprécié son voyage à Montréal, une expérience enrichissante qu’il espérait répéter à nouveau.
La dernière fois que j’ai vu Jean, il m’a accueilli à bras ouvert dans son petit appartement parisien. Entouré des souvenirs d’une vie accomplie malgré les nombreuses tempêtes, il me raconta ses souvenirs de jeune cinéphile, du temps où il passait ses journées à la Cinémathèque française, là où il a rencontré Orson Welles et Buster Keaton, mais aussi ce Godard « prétentieux » et Claude Chabrol à qui il vouait une grande admiration. Il m’informa qu’il travaillait sur un nouveau film qui ne verra malheureusement jamais le jour. Avant de le quitter, nous nous sommes promis de nous retrouver lors de mon prochain passage à Paris. Hier soir, je me suis rendu compte avec tristesse que le seul moyen de retrouver cet homme qui m’a fait don de son amitié sera désormais à partir de son œuvre.
Jean était animé par un désir de créer qui l’a maintenu en vie pendant toutes ses années. Les nombreux problèmes de santé et d’argent, de quoi impressionner Job, ne lui ont jamais empêché de concrétiser ses projets et de nous permettre de visiter cet univers qui lui servait de jardin secret. Son départ implique que nous ne serons plus à nouveau conviés à l’explorer. Jean était irremplaçable, personne n’a osé faire du cinéma comme lui. Il n’aura donc pas de véritable successeur, mais ses films et romans, tout comme sa volonté à se battre, continueront longtemps d’inspirer ses admirateurs. Contrairement à l’héroïne de La nuit des horloges, nous ne l’oublierons jamais.
Au revoir Jean, tu vas nous manquer. L’équipe et le public de Fantasia te tire sa révérence et offre toutes ses sympathies à ta famille et tes nombreux amis.
- Simon Laperrière (Montréal, le 16 novembre 2010)

















