Propulsé par Divertissement

English

JOLI POISON : EVE’S NECKLACE, le film néo-noir de Daniel Erickson

Écrit, produit et réalisé par Daniel Erickson après une absence de presque 20 ans du cinéma (son dernier long métrage, Scary Movie – à ne pas confondre avec le film des frères Wayans du même nom – a été fait en 1991), Eve’s Necklace est destiné à être un film marquant partout où il est projeté. Après tout, c’est un suspense peuplé entièrement de mannequins! Mais le film ne se contente guère d’être simplement un film avec des mannequins et ressort comme une contribution intelligente au canon contemporain du film noir, un fait souligné par son inclusion dans l’estimé Festival de films Noir City de San Francisco plus tôt cette année.

Eva (Veronica Erickson) est une immigrante d’origine mexicaine mariée à un ambitieux vendeur de matelas qui apprécie les aléas d’une vie banlieusarde blasée : moquette, panneautage en bois, montagnes de linge propre et plié, dette gonflante et grossesse tout juste découverte que son mari William (John Hawkes de Deadwood, qui a également tenu le rôle principal dans Scary Movie d’Erickson) ne désire pas. Mais dans la véritable veine du film noir, Eva cache un lourd passé – et Ramon, un bandit chauve, veut ramener ledit passé.

Le faible de Ramon pour Eva est évident dès le début, mais sa misanthropie violente n’épargne nullement quiconque se dresse sur son chemin (pensez à un crâne brisé et un cerveau émigré au milieu de la rue…). Néanmoins, Ramon n’est pas près d’accorder à Eva quelque faveur que ce soit, vu qu’elle l’a laissé prendre le coup pour un contrat inachevé – un contrat qui comprenait une participation à des œuvres pornographique en échange de papiers d’immigration. Lorsque Ramon exige qu’Eva se remette au travail ou rachète sa part du contrat pour 20 000 $, elle se tourne vers sa voisine Janis (Cyndi Williams du Texas, qui est apparue dans le court métrage d’Erickson Mr. Pumpkin en 1987) pour trouver conseil. « Peut-être que nous pourrions faire une vente de gâteaux? » est la suggestion, nous donnant l’un des moments de légèreté si nécessaires à ce film.

Après l’entretien inévitable entre Eva et son mari trompé, ce dernier devient de plus en plus découragé et irrité, sa masculinité étant menacée par le passé pornographique d’Eva. Pendant qu’elle s’empresse de trouver l’argent, il rêve de clôtures, faisant écho à l’écart émotif croissant entre eux.

Juste comme les rêves de clôtures de William reflètent la barrière réelle qu’il construit lentement au cours du film, le film lui-même recrée parfaitement les tropes du mélodrame et du film noir, aidé par une trame sonore puissante de Bernard Hermann (dont les droits sont acquis pour les festivals, mais qu’Erickson espère acquérir de manière permanente). Réplique, imitation, substitution, doublage et jeu de rôle – des thèmes familiers du film de genre, mais particulièrement appropriés dans ce cas-ci, puisque les mannequins eux-mêmes attirent l’attention sur leur artificialité. Leurs regards fixes et leurs expressions faciales invariables dissimulent des secrets trop terribles pour être dévoilés – mais contrebalance également bien la caméra fortement émotive et claustrophobe.

« Il y avait toujours cette signification métaphorique fondamentale pour moi que les mannequins représentaient le superficiel, le vide plastique du style de vie américain suburbain, » dit Erickson. « Un thème récurrent était le stress causé par une dette de carte de crédit, quoique le couple marié représenté dans l’histoire s’entête à construire leur clôture blanche qu’ils n’ont aucunement les moyens de se payer. Mais mettant la signification métaphorique de côté, mon objectif principal était de faire un récit au suspense efficace. »

La décision d’Erickson d’employer des mannequins au lieu de véritables acteurs est survenue après-coup; le film avait été écrit il y a plusieurs années et mis de côté. Pendant ce temps, l’idée d’une distribution d’acteurs est devenue financièrement restrictive. Mais filmer un film avec des mannequins a apporté ses propres défis : «Nous avons trouvé les mannequins exclusivement sur E-bay, » Erickson explique. « Le défi était de trouver des personnages intéressants, il fallait que chacun d’eux ait une apparence unique. La plupart des mannequins ont un sourire permanent et j’ai cherché des visages avec des expressions neutres pour pouvoir exprimer différentes émotions. »

« J’ai pensé que ce serait une expérience intéressante et un défi de tourner le film avec les mannequins sans apporter aucune modification au manuscrit, » continue-t-il. « Il y avait beaucoup de scènes maladroites et difficiles, en particulier les scènes de sexe et les scènes de combat. C’était une décision délibérée de ma part de tout jouer sérieusement, de raconter l’histoire sérieusement et de tourner comme si de vrais acteurs étaient impliqués. J’ai voulu en faire une expérimentation cinématographique, pour voir s’il est possible pour des personnes de devenir émotionnellement investis dans des personnages incarnés par des mannequins par l’utilisation des techniques de narration traditionnelles. »

EVE’S NECKLACE est bien entouré, on peut penser à The Doll d’Arne Mattson (1962), Love Doll de Luis García Berlanga (1974, avec Michel Piccoli à son meilleur), Tourist Trap de David Schmoeller (1979), le John Waters-esque Sinfonia Domestica de Clark Nikolai(1985), le pornographique Deep Africa de Steve Hall et Cathee Wilkins (1998, dans lequel E.T. est de retour pour se venger!), sans compter les innombrables films faits avec des figurines d’action G.I. Joe, des marionnettes et des poupées de ventriloques. Il y a même trois autres films à Fantasia cette année qui joignent les rangs : Marwencol de Jeff Malberg, Air Doll de Hirokazu Kore-eda (2009) et Théorie de la religion de Frédérick Maheux (2010). Il y a quelque chose d’attirant dans l’altérité des films de poupée qui est à la fois amusante et déroutante; ce dernier particulièrement quand vous considérez que des poupées dans les films sont souvent liées à la prostitution et au voyeurisme (même la poupée dans Weird Science a été transformée en vraie fille seulement afin qu’elle puisse devenir une esclave sexuelle – un fantasme macho qui est souvent oublié parmi l’humour).

Tout ça pour dire que les films de poupées sont symboliquement chargés dès le départ – ajoutez une dose élevé de mélodrame et une maîtrise hitchcockienne du suspense et vous avez quelque chose de vraiment spécial.

-Kier-La Janisse
(traduction: Irina March)

——————–

EVE’S NECKLACE présenté samedi le 17 juillet à 21:45 et lundi le 19 juillet à 15:10 dans la salle J.A. De Sève

Pour plus de détails incluant une description du film, des images et la bande-annonce, visitez la page du film ICI.

Laisser un commentaire